« Les 3 exils d’Algérie, une histoire judéo-berbère » au Théâtre de l'oeuvre

« Les 3 exils d’Algérie, une histoire judéo-berbère » est l’adaptation théâtrale de l’ouvrage « les clefs retrouvées » de Benjamin Stora par le collectif Manifeste.
La représentation à laquelle j’ai pu assister s’est tenue à Marseille, au Théâtre de L’Œuvre, dans la soirée du 7 mai 2022.

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Dès l’entrée dans ce qui fait office de vestibule à l’édifice, une ambiance chic et moderne se donne à voir, une buvette, des néons muraux, une cacophonie conviviale de voix. La transition vers la salle de spectacle se fait sans contrariété. Puis la scène se dévoile. D’une rusticité évoquant l’usure de l’âge, s’en dégage une élégance dans la simplicité. Du lieu en lui- même me vint l’impression d’une sorte de discordance de composition où deux paradigmes esthétiques, que nous pourrions d’aventure imaginer insoluble, s’entremêlent pour former un ensemble des plus harmonieux.
Une fois chaque spectateur installé comme il se doit, la prestation théâtrale débute.

Par la délivrance d’un one-woman-show tout à la fois poignant et plein d’un humour mordant, il nous est livré le témoignage d’une souffrance, celle de populations nord-africaines malmenées, maltraitées, et finalement, pour la communauté judéo-berbère, entre autres, contraint à l’exode. Sur scène, ce décor historique, pour le moins dramatique, prend d’abord vie par un rappel de la richesse multiculturelle ayant marquée le Maghreb ces deux derniers siècles : d’une brève mention de l’empire Ottoman à la guerre d’Algérie du siècle dernier.
La comédienne à l’œuvre se montre très expressive, rayonnante, amusante, voire hilarante à en croire les éclats de rire provenant d’un pan considérable de spectateur, tout en maniant l’ironie à merveille, par son recourt fin, aux moments les plus opportuns, mais sans jamais transiger sur la pertinence de son propos, sur le récit de ce lourd passé et les mémoires encore vives qui en furent engendrées, pesant encore par endroit, malheureusement, sur le présent de nos sociétés, que ce soit dans les consciences constitutives de la population française ou dans celles qui le sont de la population algérienne.

C’est à un voyage de ville en ville auquel nous sommes invités : d’Oran à Alger, en passant par Constantine, mais c’est aussi un voyage de portée historique qui transporte le spectateur où se rencontrent et s’entrechoquent les acteurs majeurs ayant significativement contribués, de quelque manière que ce soit, aux évènements qui aboutiront à la guerre d’Algérie, et au déracinement terminal de la communauté judéo-berbère enracinée depuis déjà des lustres voire des siècles en ces terres.
Tout au long de sa performance, la comédienne jongle dans son interprétation d’éminent personnage historique (ou de personnage simplement clés au récit) à un autre, les incarnant successivement dans un enchaînement de voix et d’intonations, de perspectives différentes, de moments clefs relatant l’avancée inéluctable du temps par lequel est traversée l’histoire avant d’être instaurée comme telle. C’est ainsi qu’elle interprète d’abord un enfant, bouleversé et déboussolé, forcé à l’exil avec sa famille, puis un rabbin, avant de prendre les traits d’un imam, sans délaisser de passer par les figures de proue du gouvernement et de l’armée française ayant suffisamment eu voix au chapitre, suivant le contexte de ce qui est exprimé ici, pour influer sur le cours des évènements de l’histoire du pourtour de l’extrémité ouest méditerranéen.

Jalonné de ce qui constitue trois évènements historiques de références dans l’histoire du statut civique de la population juive d’Algérie, durant lesquelles leur sera successivement attribué, puis retiré, la citoyenneté française, que sont : l’application du décret Crémieux, l’instauration du régime de Vichy, ainsi que la guerre donnant lieu à l’indépendance de l’Algérie, c’est aussi l’histoire d’une cohabitation qui nous est contée, de sa richesse et de sa complexité, des rapports humains et intercommunautaires qui, il fut un temps, la sous-tendaient.
A certains moments, que je qualifierais tout particulièrement de temps fort, pour cause d’évènements relatés aux retentissements lourds de conséquences eu égard à la pérennité de la quiétude intercommunautaire d’Algérie d’autrefois, c’est sur un ton grave et par des images prosaïques, parfois à couper le souffle, que la comédienne communique sur ce que suggère ce drame : la misère et la souffrance étant avant tout vécus dans la chair pour ce qui est de la personne miséreuse et souffrante, il n’y a donc rien de plus vivant et de plus vrai qu’une retranscription donnant vie à cette réalité-là, quitte à faire usage de procédés la rendant presque plus vrai que nature, si tant est que le spectateur s’en voit susceptible de la ressentir dans son être, au plus profond de lui-même, ce qui fut notamment le cas pour moi.

La comédienne ne manque pas non plus de mettre en exergue les manœuvres et stratagèmes déployés pour fracturer une société ainsi vouée à imploser : le général Giraud justifiant le maintien de l’abolition du décret Crémieux après 1945, abolition initialement mise en acte dans le cadre du régime de Vichy, par une sorte de nivellement par le bas : les musulmans d’Algérie n’ayant pas droit à la citoyenneté française, il serait injuste à leur encontre que la communauté judéo-berbère d’Algérie puisse, dans ces circonstances, y prétendre. Mais c’était sans compter sur la prise de parole publique de personnage faisant figure d’autorité religieuse, auprès de la population musulmane, pour prévenir toute tension communautaire et apaiser les foules, en contrevenant à ce type de déclaration ministérielle d’après-guerre, soulignant ainsi que le statut de citoyen français dont furent investis les membres de la communauté judéo-berbères n’a auparavant jamais été, et ne sera pas non plus à l’avenir, une source de conflit, un écueil dans le tissu de bonnes relations formé jusqu’alors entre communautés par un tissage au temps longs, par un travail de longue haleine, à l’aune de la quantité d’épreuves qu’il fallut, et qui en furent, laborieusement surmontées pour parvenir à tel résultat.

Par leur traversée personnelle du régime de Vichy, ainsi que la volonté de certains individus, investis d’une certaine autorité, de faire perdurer, après la refonte de ce régime sous la forme d’une 4ème République, leur calvaire, par le refus de revenir sur la décision aboutissant à leur déchéance de nationalité, c’est alors un message à la signification tout à fait clair, trop plein de révélation, qui fait son apparition sous les yeux ébahis des membres de la communauté judéo-berbère d’Algérie : un statut de citoyen jamais totalement acquis, à l’instar d’une épée de Damoclès toujours prête à frapper de sa lame tranchante le ferment du sentiment d’appartenance national qu’ils avaient pu jusqu’à ce jour-là nourrir en eux-mêmes : tandis que l’horreur nazi fut défaite, le répit tant escompté les éludait toujours, pour cause de relents vichystes.
Malheureusement, malgré toute bonne foi passée, la situation en Algérie française finit tout de même par s’envenimer. Des manifestations pour l’indépendance, au massacre de Sétif, de l’engagement de Messali Hadj, à celui de Ferhat Abbas, de la formation du MLN, à celle du FLN et de L’OAS. Un retour en arrière n’est quasiment plus envisageable. Il n’est en tout cas plus à l’ordre du jour pour une trop grande partie de la population.

Mais comme l’exprime si bien la comédienne sur scène, s’il y a bien un évènement qui s’inscrit au-dessus des autres, d’une marque indélébile, dans cette effervescence au pôles multiples, c’est le massacre de Sétif : un lourd tribut y fut payé en termes de vie et de tourmente, à partir duquel fut permit le façonnement d’une fissure inaltérable, d’une plaie irrémédiable, qui donnera à son tour libre cours à un engrenage que plus personne ne fut dès lors capable de stopper, dont on ne revint pas : à une rupture définitive. Les tirailleurs indigène (d’Algérie) de retour au pays sont accueillis de pied ferme par ce carnage. Femmes violées, personnes âgées, jeunes, voire enfants, tués, battus à mort. Toute prétention à la vie paisible, à cohabiter, est définitivement consommée. Elle n’est plus qu’un idéal perdu, fugace et éphémère, même chez les plus idéaliste de l’époque, qui, tout à coup, se voient frappés de plein fouet d’une dure réalité, par la prévisible persistance d’une tragédie, dont le point de départ, déjà trop dur à digérer par l’envergure qu’elle s’en est donné, ne peut qu’insinuer dans les esprits le présage du foisonnement de violence et de destruction arrivant à grands pas.

En vint alors la promulgation d’une intolérance s’incarnant en une simple sentence, disséminée aux quatre coins du territoire désormais algérien : « la valise ou le cercueil ». Bien que resucée depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette dernière n’avait jamais autant trouvé écho dans son actualisation, que dans les actes des uns, qui suivirent son application à la lettre en tant que précepte, et que dans ceux des autres, qui la craignirent ainsi à juste titre, poussés à la fuite pour sauver leur pauvre vie. La comédienne ne rechigne pas à rappeler cette formule soumise aux nouveaux indésirables. Un ultimatum mortifère dont le dénouement s’agence en un exode massif de judéo-berbères, d’harkis, de pieds-noirs, et de rapatriés européens.
Telle est la triste fin de cette fresque multiculturelle nord-africaine.

Le spectacle se termine sur une ovation généralisée, sur un tonnerre d’applaudissements, dont je pense pouvoir affirmer, sans prendre trop de risque, qu’il fut très apprécié par au moins la très grande majorité du public.
Je tiens aussi à ajouter que chaque individu ou entité ayant participé d’une manière ou d’une autre à la promotion de cette situation en prend pour son grade dans la mesure de la contribution de ses agissements au conflit. Aucun parti n’est allègrement pris, bien qu’il faille admettre que la colonisation en elle-même, dans toute son ampleur, soit clairement décriée, et que de ce fait, l’état français ayant été constitutif du parti colonisant dans ce cadre particulier, ses représentant soient d’autant plus critiqués dans leur participation à son processus. C’est ainsi que, par exemple, quand il s’avère que la communauté judéo-berbère d’Algérie pourrait se montrait utile lors de négociations internationales, du fait du nombre important de langues que ses membres ont naturellement été amenés à maitriser en raison de la diversité culturelle que leur pratique courante du commerce les incita à côtoyer, sous l’impulsion d’un général des armées stationné en Algérie, des membres de la communauté juive de France, missionnés par le gouvernement pour mettre en œuvre ce qui s’apparente à un acte civilisateur d’individus peu civilisés, sont sollicités pour les enrôler dans leur rang de citoyens français. Entreprise s’avérant d’ailleurs fructueuse, et décrit par la comédienne sur un ton d’une mise en scène tout du long sarcastique.

En définitive, je n’ai personnellement rien à en redire. Que ce soit aussi bien du point de vue de la performance théâtrale, que du sujet traité, et de la manière dont il fut traité. Je conseillerais donc à quiconque d’y assister pour passer un moment tout à la fois agréable et prenant aux tripes.


Adaptation : Virginie Aimone et Jeremy Beschon avec la collaboration de Benjamin Stora ; Comédienne : Virginie Aimone ; Mise en scène : Jeremy Beschon ; Lumière : Jean Louis Floro

Article de Warren Merabet, bénévole (merci à lui pour cette belle production !)

Pour en savoir plus sur la programmation du Théâtre de l’œuvre, cliquez ici : https://theatre-oeuvre.com/


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