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APECB: La combattante

Latifa

La femme aux mille casquettes

La prospérité de l’Association pour la Promotion de l’Espace Culturel Busserine, à Marseille, est le fruit du travail de longue haleine d’une seule et même femme : Latifa Remadnia. Lorsqu’elle rejoint l’association, en 1997, elle est démunie. Elle, qui aspirait à devenir secrétaire médicale s’est vue refuser les portes de l’hôpital au sortir de sa formation, faute de piston: on ne vous accorde pas la blouse blanche, si un membre du personnel ne glisse pas votre nom. Pendant de nombreuses années, elle enchaine les contrats aidés et contrats jeunes au sein de l’association en tant que secrétaire, jusqu’enfin obtenir une stabilité.

Son ascension se poursuit, elle devient secrétaire générale, puis, lorsque l’ancien directeur et fondateur Jean-Victor Coordonier quitte son poste, il est implacable : il est hors de question d’être remplacé par quelqu’un d’autre. Dépassant ses craintes de ne pouvoir guider le navire, elle finit par accepter. Durant ces vingt-et-unes années où elle occupera tous les postes de l’APECB, elle verra l’équipage se réduire peu à peu à mesure que les caisses se vident, jusqu’à finir seule à bord.
Depuis, c’est elle qui fait tout. La bonne humeur et l’entrain qui entourent sa personne ne reflètent pas la difficulté et les embuches qui lui lient les mains davantage chaque année. Programmatrice, médiatrice, coordinatrice, attachée de presse, secrétaire, elle doit s’adapter à toutes les circonstances. Elle raconte en riant : « Une fois, en pleine nuit, j’ai reçu un appel d’un membre d’une compagnie de danse qui était programmée. Ils étaient tombés en panne sur l’autoroute, et il n’y avait personne d’autre pour les aider. » Dépanneuse de nuit. Improbable. Il n’y a que pendant les temps forts que des intermittents viennent exercer leurs expertises en technique ou en communication. Parce qu’elle l’a subi, elle refuse de multiplier les contrats temporaires proposés aux jeunes. « Si on prend un jeune, fille ou garçon, on veut pouvoir l’embaucher ».

La poésie est l’affaire de tous

Lorsque Jean-Victor Coordonier - dont le nom vous est peut-être familier, puisqu’il a été maire de Marseille en intérim- fonde l’association en 1987, il a un objectif : développer le secteur culturel au sein du quartier, en « offrant la possibilité d’aller plus loin, créant un espace d’expression, de création et de tolérance, suscitant des rencontres et des échanges interculturels, cultivant un patrimoine tout en inventant une culture propre à ces quartiers. » L’association est un relais de ces choix municipaux. Les réseaux associatifs et culturels dans ce quartier sont des échappatoires pour une population qui se trouve rongée par le chômage et les maux sociaux découlant de la précarité.
Les activités de APECB sont composées de plusieurs temps forts qui rythment le quartier au fil des saisons depuis plus de vingt ans :

• Le Printemps de la Danse
Le festival promeut les danses actuelles qui tendent vers la culture Hip Hop et ses hybridations modernes, depuis 1997. Il se déroule généralement sur trois ou quatre soirées avec une programmation toujours plus prestigieuse. Depuis 2016, il se déroule au Théâtre du Merlan, ce qui a permis un nouvel essor à l’association. En parallèle, APECB travaille avec les acteurs sociaux locaux afin de développer des ateliers, des espaces de création, de résidences, etc. autour des arts urbains. Le festival impulse ainsi un rayonnement dans les quartiers des 13emes et 14emes arrondissements.
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• La Guinguette
Après le Printemps, tous attendent la période estivale de l’APECB et sa fameuse Guinguette. Il ne serait pas étonnant de retrouver les enfants des premières éditions amener leurs propres enfants, puisqu’il s’agit de la 32ème édition. Nomade et adapté aux dynamiques de chaque quartier, le festival est organisé en collaboration avec des partenaires locaux ainsi que l’Espace Culturel de la Busserine, afin d’offrir des spectacles qui répondent aux envies des habitant·e·s. Ainsi, selon les goûts, vous pouvez entendre résonner les voix de rappeur·s·es dans un quartier, ou vous laissez emporter par l’hypnose de spectacles pyrotechniques dans un autre. Chaque soir : un quartier, chaque soir : une ambiance particulière.

• Ateliers de Pratiques Artistiques
Créer un spectacle, porter la détermination des jeunes, valoriser la culture propre à chacun, leur donner une visibilité, casser les murs élitistes de la culture… Les objectifs de ces ateliers sont nombreux. Chaque année, entre 15 et 20 jeunes participent à ces ateliers de création. Depuis de nombreuses années, c’est le fameux chorégraphe Yan Gilg qui dirige ces travaux de créations. Il travaille sur des thématiques sociales et culturelles proches des stagiaires, au cœur des œuvres où s’entrelacent théâtre, danse, musique, mais qui invitent également d’autres formes d’arts populaires. L’an dernier, le public a pu apprécier dans plusieurs théâtres de Marseille les œuvres « Usines » et « Les raisons d’un retour au pays Natal ». Cette année, la forme sort de la scène : la nouvelle création sera un film : « Le secret de la sauce Samourail » qui s’articulera autour des arts martiaux, de la danse, du théâtre, et du rap. Un projet plein d’espoir, définitivement résistant, que l’on a hâte de voir sur Grand Ecran.
Cyberespace
Le Cyberespace que propose l’APECB a des moteurs essoufflés, les ordinateurs sont des vieillards. Elle confie que lorsqu’ils rendront l’âme, elle ne pourra sans doute pas les remplacer. Pourtant, là encore, elle souligne l’importance de cet espace qui permet à ceux et celles qui n’ont pas les moyens, ou qui viennent d’un temps où l’on ne correspondait que par lettres, de s’approprier ces outils. Les ordinateurs sont mis à disposition et l’on y propose des échanges de bonnes pratiques. Si le concept est devenu fantomatique dans nos imaginaires collectifs, il reste un lieu en bien vivant pour d’autres.
A l’arrière de la scène : le combat
Si l’on parle de résistance, c’est bien parce que proposer des actions culturelles et socio-éducatives dans les banlieues est perçu comme du militantisme et non comme une nécessité. Ces scènes artistiques décentralisées qui permettent de repenser la culture plus démocratiquement, de mettre en valeur l’imaginaire et la diversité culturelle si riche dans ces quartiers, ainsi que de remédier à l’exclusion sociale dont ces populations sont victimes, ont de plus en plus de mal à survivre. Les changements d’orientation politique de ces dernières années qui ont animé les quartiers du 13 et 14ème arrondissements ont eu de profonds impacts sur la vie culturelle de ces quartiers. Latifa Remadnia confie « Toutes les autres associations ont déposé le bilan. » Au milieu de ces rêves déchus, on la voit naviguer tant bien que mal. Chaque année, l’enveloppe se fait plus légère, et la programmation ralentit. Les heures de travail se déroulent moins pour la programmation et l’action, mais d’avantage dans les processus toujours plus belliqueux d’obtenir des subventions. C’est en conversant son ironie qu’elle révèle un tableau bien sombre : « On est devenus des mendiants de la culture ».

« On lâche rien ! »

Cependant, malgré les difficultés, Latifa Remadnia fait preuve d’une volonté de fer. Elle, qui ne s’imaginait pas programmatrice, doublerait les dates pendant les festivals si elle le pouvait, toujours en proposant de la « culture de qualité ». Elle réembaucherait du monde autour d’elle pour la soutenir dans ses actions. Elle redévelopperait le cyberespace avec des ordinateurs neufs. Intarissable défenseuse de la culture, on ne peut être qu’admiratif·ve·s !

Témoignage de Neylan TOPKAYA

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